Sebastian Logeais : Les voiles d'un artiste
Tout a commencé par un regard. Quand je suis entré dans la salle, en plein spectacle, Sebastian était sur la scène. Ses yeux semblaient contenir toute la douleur du monde. C’était un rôle. Ce n’était pas qu’un rôle. Je n’ai pas pu rester. Le lendemain, je suis revenu. J’ai demandé qui il était. On m’a donné son téléphone. Je l’ai appelé.
Il m’a accueilli dans son atelier. Car si Sebastian, depuis dix ans, arpente les scènes de Marseille, de Belgique et maintenant de Rhône-Alpes, le spectacle vivant n’est pas le seul art dans lequel il excelle. Son truc, c’est même plutôt la peinture. A 26 ans, Sebastian est un grand peintre mais il ne le sait pas. C’est préférable : après tout, les roses n’ont pas besoin de connaissances en horticulture pour dégager de suavissimes senteurs. Les oeuvres de Sebastian ont en commun leurs couleurs vives, chatoyantes, tantôt chaudes et tantôt froides. Je suis vite tombé en arrêt devant un petit tableau : Chaleurs estivales. Une abstraction : une tache bleu sur fond orange, une explosion de bleu, comme un épanchement du sang bleu de l’artiste. Immédiatement, j’ai voulu ce tableau. J’ai dit : « Je te l’achète. » Quelque chose m’avait frappé et je ne savais pas quoi. Sebastian m’a parlé si vite que je n’ai pas compris. Peut-être préfère-t-il qu’on n’entende pas les voix qui s’expriment en lui…
J’ai emmené le tableau chez moi, l’ai posé sur un meuble. Il respirait la joie. C’est ce que tout le monde dit des œuvres de Sebastian : un sourire, un bonheur, un jaillissement de couleurs. J’ai observé le tableau, et j’ai vu changer ses couleurs : l’orange devenait noir, le bleu devenait rouge, la douceur se muait en violence, le bonheur en tragédie, le ciel d’été en infernales ténèbres.
J’ai compris que Sebastian ne peignait que des négatifs. Qu’il fallait en quelque sort lire ses toiles à l’envers, que les couleurs procédaient chez lui comme des voiles. Il peint pour masquer ce qu’il veut cacher. Il ne s’expose pas quand il expose, ou alors il se débrouille pour que son exhibitionnisme se situe au pays des aveugles.
J’ai été touché par la violence contenue, domptée, peut-être pas tout à fait maîtrisée de Sebastian. C’est Francis Bacon en harmonies pastel, les personnages de Lucian Freud après une touche de chirurgie esthétique. J’aurais voulu gratter la couche de peinture, aller voir derrière la toile quel terrible secret nous cache Sebastian. Mais à quoi bon chercher le grain de sable dans l’huître qui nous offre ses perles ? Alors j’ai refermé la coquille avec pudeur. Et j’ai envoyé un SMS à Seb pour lui témoigner mon amitié.
CS
Sebastian Logeais, Pyper Concept, 6 avenue de la Libération,
