La "re - tournée" d'Alex
Il est parti à Londres un beau jour de 1984. Pour pouvoir être libre de tous les héritages, pour ne rien devoir à personne à l'heure du passage, pour ne plus voir leur visage dans son miroir, il avait même effacé son nom. Il comptait revenir « cousu d'or et doré d'argent », cesser de travailler, investir dans une grande maison pour celles et ceux qu'il aime sur la planète. Il a enchanté les soirées des cabarets de Covent Garden et de Soho : one-man-shows, comédies musicales, tout lui allait. Sa belle gueule aurait pu être sa chance : elle l'a sans doute desservi, faisant oublier aux esprits courts que son talent était ailleurs. Déjà en 1984 il affirmait : « Il y a des tas de choses qui m'ont déçu ». Mais peu importe : le voilà revenu au bercail, ce bercail qu'il cherche depuis longtemps et qui n'existe peut-être jamais, après tout. Et le voilà reparti pour une tournée, lui qui croyait avoir définitivement abandonné les sirènes de la scène.
Que chante Alex Brisebarre ? Des standards de variété française, et ses chansons personnelles, sans aucune distinction. Ses modèles n'ont pas changé : Aznavour, Brel, Barbara et quelques autres, bien sûr. Il suffit de mettre un disque sur la platine pour voir son œil s'allumer un peu. La voix n'a pas changé. Un peu plus rauque peut-être. L'alcool, le tabac lui ont donné du poids. Avec le temps...
« Chaque rencontre peut faire l'objet d'une chanson, surtout si elle ne dure pas. Il faut jouer avec la vie, avec soi, se mettre volontairement, consciemment dans des situations susceptibles d'apporter quelque chose sur le plan de l'écriture, tu comprends ? »
Il n'a pas changé de style, ponctuant ses fins de phrases de questionnements qui n'en sont pas. Vous croyez répondre, il vous fait taire d'une anecdote plus vivace que la précédente. Il a tellement cru qu'il allait se faire bouffer, Alex, qu'il fait ce qu'il peut pour occuper l'espace.
Avant tout, c'est un chanteur de blues. Je sais, ça peut sembler bizarre, Aznavour ou Barbara en blues, mais profondément, c'est bien la même émotion. Une mélancolie, une longue complainte, une douce souffrance. Tout cela, sur la scène, il ose l'exprimer parce qu'il se l'interdit ailleurs. Après tout, on chante comme on écrit : on met en scène l'indicible. Quand il monte sur les planches, il quitte son masque social, se défait de ses oripeaux, et retrouve son costume blanc, sa pureté d'enfant, la virginité de l'artiste. Et là, il se fait débutant, chaque instant est comme le premier ; amateur, au sens noble et profond où l'entendait Cocteau : celui qui aime.
On se demande pourquoi il ne chante pas du Trenet, Alex. Quand ça commence par une mélodie légère pour finir en tragédie grecque, comme les chansons du grand Charles, ça devrait pourtant lui parler, à lui qui suicide chaque instant pour fuir dans le suivant, tête première, tout sauf penser, tout sauf réfléchir, avancer coûte que coûte. Faire confiance à sa chance...
« La chance, je lui cours après, mais elle court souvent trop vite ». Peut-être ne fallait-il pas courir, peut-être fallait-il juste tendre la main. Mais on n'arrête pas les comètes. Devant elles, on se contente de faire un vœu. Sous le ciel de Londres, il y en eu quelques-uns de formulés. Il faudra peut-être attendre le retour de la comète pour qu'ils se réalisent.
Comment savoir si une vie est ratée ou réussie ? Le drame aussi fait partie du roman. Une chose est sûre : Alexandre est un artiste. Il n'a jamais raté un spectacle. Même ses erreurs, il les transcende. Quand le rideau se lève, c'est un autre espace : celui de sa vérité. Le reste de la vie n'est qu'une parenthèse sans importance. Les parenthèses, cela s'efface. Que dis le bloc de marbre sous le marteau de Michel-Ange ? La vie me frappe, la vie me cogne, la vie me sculpte : elle fait de moi un chef d'œuvre.
CS
Alex Brisebarre en concert, jeudi 14 février, Le Piccadilly, place Neuve, Saint-Etienne, 20h30.
