S’il est un secteur qui ne connait pas la crise, il s’agit bien de la bande dessinée. A l’instar de la littérature jeunesse qui gagne du terrain, la BD, s’appuyant sur une très grande diversité de titres pour un public de plus en plus diversifié, enregistre pour la 13ème année consécutive une progression du nombre de titres édités (4 746 en 2008, soit environ 10 % d’albums en plus qu’en 2007). Longtemps considérée comme un passe-temps pour enfants ou adolescents attardés, on trouve désormais des bandes dessinées jouxtant des Pléiade dans les bibliothèques, n’en déplaise aux vieilles générations. C’est un fait : la BD s’est imposée comme un acteur à part entière de l’édition avec 6,5 % des ventes de livres en 2008 (soit 320 millions d’euros). L’une des clés de ce succès procède de la très grande variété des titres proposés, qui permettent à chacun de s’y retrouver et à des maisons d’édition, parfois modestes, de survivre. Pour la première fois en France, fin novembre, une BD vient de sortir en version numérique en même temps qu’une version papier, une mini-révolution qui laisse en présager une bien plus large.
Le coup de maître de Lanfeust
Chaque sortie d’un nouvel opus de Lanfeust est un événement en soi : 400 000 exemplaires en moyenne et plus de 8 millions d’albums écoulés en près de 10 ans. La sortie du 8ème tome de la série devait donc connaître la même destinée. Mais les éditions du Soleil ont décidé de frapper un grand coup en proposant simultanément une version numérique du Sang des comètes sur lekiosque.fr : mi-décembre près de 12 000 personnes l’avaient déjà téléchargée (gratuitement pour les possesseurs d’exemplaires papier).

« Il y a eu plus de 2 000 connexions le premier jour alors qu’on en attendait 500, explique Christophe Arleston, le scénariste dans Métro daté du 5 décembre. La BD est à 12,90 euros, la version numérique à 4,90. On ne peut pas vendre une chose qui n’a pas de réalité physique au même prix. Pour l’instant, il y aura peut-être un manque, mais j’espère qu’à terme, avec le Net, il y aura bien plus de monde. » Et l’auteur de s’imaginer « que dans quelques années, la version papier tombera à 50 000 exemplaires pour peut-être un million de consultations numériques ».
Premiers pas
Certains éditeurs, comme Média-Participations qui possède Dargaud, Lombard et Dupuis, ont eux aussi pris le train du numérique. Le groupe franco-belge propose une bibliothèque numérique en ligne via son site Read Box. Mais l’interface se révèle peu séduisante, la lecture difficile, malgré les 280 titres disponibles. En outre, seules les 16 premières pages sont accessibles… afin de donner un avant-goût des séries. Jusqu’à présent, la lecture numérique des BD était essentiellement conçue pour inciter les internautes à se procurer un exemplaire papier.
Depuis octobre, la société Aquafadas a développé une technologie, Ave!Comics, qui s’appuie sur un nouveau format de stockage et permet de lire des BD sur les appareils mobiles et les iPhone en particulier. Les albums sont découpés en bandes, la navigation simple, intuitive et les premiers utilisateurs semblent pour l’heure satisfaits.

En s’appuyant sur ce procédé, le Festival d’Angoulême propose une application gratuite téléchargeable depuis l’Apple Store qui contient des extraits des 56 albums de la sélection officielle. Un mois après son lancement, Aquafadas revendiquait près de 1 700 téléchargements quotidiens du programme. Plus récemment, emboitant le pas à Lanfeust, le dernier Lucky Luke, « L'homme de Washington » a été commercialisé sur iPhone et iPod, au prix de 4,99 euros selon le même procédé.
L’impressionnant catalogue Marvel
L’éditeur américain propose sur son site, une section « digital comics », dans laquelle plus de 5 000 titres sont accessibles, dont les 100 premiers Spiderman depuis le n°1 de 1961. L’abonnement coûte 9,99 dollars par mois ou 59,88 $ pour l’année ; un prix assez peu élevé au regard du nombre de titres accessibles. L’interface de lecture, simpliste, permet de zoomer à l’envi sur chaque bulle. Par ce biais, Marvel cherche à endiguer le piratage qui touche de plein fouet la bande dessinée (principalement américaine et japonaise) : outre-manche, les albums les plus populaires sont généralement scannés et disponibles sur les réseaux d’échange de fichiers 48 heures à peine après leur sortie.

DC Comics, l’autre géant américain, qui possède entre autres Batman et Superman, propose quant à lui une offre relativement classique, avec des exemplaires à télécharger en PDF ; pas de quoi révolutionner le milieu… Par contre, l’éditeur a lancé un site communautaire très prometteur, Zuda Comics : les internautes peuvent y proposer en ligne leurs bandes dessinées. Un concours est organisé à l’issue duquel le gagnant décroche un contrat. Une riche idée pour dénicher de nouveaux talents et développer un dessin plus adapté à Internet que les traditionnelles bulles papiers.
Le portail Jumpland
C’est du côté du Japon que se développent les initiatives les plus abouties. Viz, l’éditeur du célèbre Naruto ou de Dragon Ball, a lancé cette année une plate-forme internationale (en 4 langues dont le français), sur laquelle il est possible de lire gratuitement les plus grands succès de la maison et certains mangas qui ne sont pas encore disponibles en librairie. Il suffit pour cela de télécharger un petit logiciel, très léger, qui offre une lecture très agréable et la possibilité de zoomer. Une telle activité permet de créer une communauté de fans assidus et de clients potentiels de dessins animés à la demande et de produits dérivés en tout genre (jeux vidéo, vêtements, figurines…). D’autant plus que le format réduit des mangas se prête particulièrement bien à la lecture sur écran.

En France, le projet le plus innovant est à mettre au crédit de Foolstrip, qui se définit comme « la première maison d’édition en ligne ». « Pour l’instant, les acteurs de la bande dessinée sur Internet se contentent d’héberger ou de publier leurs contenu, explique-t-on sur le site. Editer signifie pour nous mettre en place une politique éditoriale - donc culturelle – qui passe par l’accompagnement des auteurs, la traduction de leurs œuvres et, surtout, leur rémunération. Nous sommes les premiers à accompagner la publication de bande dessinée sur Internet d’une démarche éditoriale professionnelle. » Les fondateurs du site développent un modèle financier semblable à ce qui se fait dans le papier et souhaitent pérenniser le système grâce aux produits dérivés et à la publicité. « En outre, si la bande dessinée est destinée à avoir un avenir sur Internet comme nous le pensons, poursuivent-ils, il est nécessaire que des structures comme la nôtre se mettent en place afin de professionnaliser le marché. C’est important pour les auteurs et, puisque cette professionnalisation est gage de qualité, c’est également important pour les lecteurs. »
Comme ce fut le cas il y a quelques années concernant la musique, la littérature et la bande dessinée sont au commencement de leur révolution numérique. Une révolution qui va bouleverser le neuvième art, tant dans sa conception (format, écriture, dessin…) que dans sa diffusion, d’où l’obligation prégnante de trouver au plus vite de nouveaux modèles économiques, viables et pérennes.