Le 20 novembre dernier, Europeana, la très grande et très attendue bibliothèque numérique européenne a été victime de son succès. Quelques minutes à peine après son lancement, le site n’a pas supporté que le nombre de clics dépasse les 10 millions par heure. Europeana rouvrira à la mi-décembre. Pour le moment, les internautes déçus pourront toujours se consoler sur Google Book Search, son concurrent privé.
Gallica, la pionnière
Le premier exemple de bibliothèque numérique revient à Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France (BNF), lancé en 1997, avec l’ambition de devenir la « bibliothèque virtuelle de l'honnête homme ». Elle regroupe des livres numérisés, des cartulaires, des revues, des photos et des enluminures. Au mois de septembre, elle comptait plus de près de 250 000 fascicules numérisés. Mais elle propose depuis seulement un an des textes ocrisés (d’OCR : reconnaissance optique des caractères), sur son nouveau site Gallica 2.
La véritable initiative d’indexation intelligente de texte revient à Google qui a lancé sa bibliothèque numérique en 2005, accessible dans le monde entier et incorporée à son moteur de recherche. Le géant de l’informatique a passé différents accords avec de grandes universités, dont celles de Stamford et d'Harvard. Le projet avait provoqué de vives réactions en France, et notamment celle du président de la BNF, Jean-Noël Jeanneney, qui dénonçait les risques d'hégémonie de Google. Il s’était d'ailleurs fendu d’un ouvrage : Quand Google défie l'Europe, plaidoyer pour un sursaut, qui avait alerté Jacques Chirac qui avait souhaité lancer une contre-offensive avec plusieurs chefs d'États pour la création d'une bibliothèque numérique européenne. Europeana est lancée.
Le fonds Europeana
Depuis, une sélection d’œuvres a été numérisée par les musées et les bibliothèques européens, à l’exception de l’Estonie, de l’Irlande et de Malte qui n’ont rien envoyé. 28 pays sont parties-prenantes, y compris la Norvège et la Suisse, pourtant en dehors de l’Union européenne. La France est le principal pourvoyeur du fonds, avec 52 % d’œuvres sur les 2 millions qu’elle regroupe pour le moment. Jusqu’alors Bruxelles contribuait au projet à hauteur de 1,3 million d’euros pour aider à son développement et devrait allouer près de 120 millions d’euros en 2009-2010 pour aider les Etats à mettre en ligne leur patrimoine culturel et tenter de dépasser les 6 millions d’œuvres en 2010. Pour éviter les déboires rencontrés par Google Book Search (voir plus loin), Europeana ne propose que des œuvres libres de droit, mais elle donne accès à des livres, des films, des photos, des tableaux, de la musique, des quotidiens et des manuscrits. La bibliothèque propose un vrai tri hiérarchisé, pertinent, sans liens commerciaux.
Google : plus de 10 millions de titres…
De son côté, le moteur de recherche américain bénéficie de sa position particulière, de sa dimension mondiale et de son ancienneté, pour proposer aujourd’hui plus de 10 millions de titres, dont certaines publications récentes. Mais cela ne s’est pas fait sans heurts : les associations American Publishers et l’Authors Guild avaient entamé en 2005 une class action contre Google qui aurait numérisé sans autorisation des contenus. Fin octobre, le conflit s’est finalement soldé par un accord qui prévoit que la firme américaine verse 125 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites et financer la mise en place d’un Registre des droits sur les livres et clôturer les litiges en cours avec les auteurs et les éditeurs.
… et Lyon comme partenaire
Google s’appuie aussi sur l’avance prise par les bibliothèques universitaires américaines en matière de numérisation sur les institutions européennes, à la traîne. Avec ce nouvel accord, le moteur de recherche s’est imposé aux Etats-Unis. En Europe, les voix continuent à s’élever contre, mais Google multiplie les accords, en témoigne celui qu’il vient de passer avec la ville de Lyon, qui possède la deuxième collection la plus importante de l’Hexagone, derrière la BNF. Le géant du web se propose de prendre à sa charge la numérisation des 500 000 ouvrages de la ville (en mode texte et image), dans un délai de 10 ans. Les premières numérisations devraient être disponibles dès le 2e semestre 2009. Faute de financement, Europeana n’a pu s’aligner sur cette proposition. Impossible de connaître le montant exact du budget alloué à Google Book Search, mais la société ne s’est certainement pas lancée dans une si vaste opération par pure philanthropie. Certains murmurent que Google parie ainsi sur l’explosion, programmée, des e-books.
Microsoft en échec
Microsoft s'était également lancé en 2006 dans l'aventure de numérisation du patrimoine littéraire mondial, avec son projet MSN Book Search, dans le but de prendre l’exact contre-pied de Google, en proposant des ouvrages libres de droits et avec l’accord des éditeurs. Mais le site n’attirant pas suffisamment d’internautes, Microsoft a décidé de l’abandonner en juin 2008, après avoir numérisé près de 750 000 livres et quelques 80 millions d’articles de journaux.

Europeana, ambitieux projet, a son doute raté son entrée, peut-être à cause d’une trop grande précipitation. Mais les nombreuses connections dès son lancement montrent bien l’immense attente, - pour l’heure déçue -, qu’elle suscite. Plus que de pouvoir rivaliser immédiatement avec sa concurrente Google Book Search, elle constitue une alternative publique. Et pour beaucoup, c’est précisément l’appropriation par une société, de biens culturels, tombés dans le domaine public, qui pose problème. C’est ce que dénonce Jean-Noël Jeanneney dans son ouvrage, qui en outre, s’inquiète de l’hégémonie de la langue anglaise dans les nouveaux médias.