Mais celles-là ne sont pas l'oeuvre d'architectes géniaux. Elles sont l'oeuvre d'escrocs, et pas si géniaux que cela d'ailleurs. Mais tout de même d'habiles manipulateurs...

Les grandes escroqueries ont toujours joué sur un trait de caractère particulier de leurs victimes potentielles. Le bon escroc est avant tout, consciemment ou non, un bon psychologue.
Au début des années 90, après la chute de l'Union Soviétique de 1991, régnait en Russie une ambiance irréelle. Une aire de liberté s'ouvrait semble-t-il pour tous. C'est en tout cas ainsi que le changement avait été annoncé.
Parmi les nombreux traits du caractère russe, le manque de mesure occupe une place importante. Soit tout est bien, soit tout est mal. Ce n'est pas que l'on ignore le juste milieu. Mais pour ce caractère impulsif et émotionel, il est considéré comme inaccessible. On l'appelle d'ailleurs le "milieu d'or", comme une sorte d'objectif suprême que l'on n'atteindrait qu'au prix d'énormes efforts pour contraindre sa nature.
Au début du siècle, on était sorti du despotisme tsariste pour entrer sans vraiment y réfléchir dans le communisme. Dans 30 ans, c'était sur, on vivrait le paradis sur terre, les Bolchéviques l'avaient promis.
Soixante dix ans plus tard, on se jetait avec le même manque de recul dans le capitalisme. On sortait donc du règne de l'hypocrisie pour entrer dans celui de la vérité et du bonheur. On allait vivre comme les Américains ou les Européens. Tout le monde serait riche. Ce n'était qu'une question de temps.
Un autre trait de caractère surprenant pour l'observateur français est la crédulité du peuple russe dans son ensemble. Pas la crédulité de l'idiot qui ne comprend rien à ce qui se trame. Non, la crédulité de celui qui a un besoin profond de croire aux miracles. Notre vie est dure, le climat est rude, on doit lutter sans fin contre la nature, contre le froid, contre l'envahisseur Tatare. On ne voit pas la fin de nos malheurs. Seul un miracle peut nous sauver et nous apporter le bonheur.
Les contes populaires russes sont pleins de ce genre de situations. De ses frères, Ivan est loin d'être le plus intelligent. Il est même surnommé dans certains contes "Ivan l'idiot" (Ivan Dourak). Il est aussi le plus paresseux. Mais il est roublard. Et c'est lui qui finira par épouser la fille du roi. C'est lui qui trouvera le trésor, ou la grenouille qui se transformera en princesse.
Ces contes sont omniprésents dans la vie des Russes. Les parents les lisent à leurs enfants pour les endormir. Puis ces mêmes enfants commencent à apprendre à lire dans ces contes. Le cinéma et la télévision montrent les films et les dessins animés tirés de ces contes. Les programmes pour enfants de la télévision en sont pleins.
En plus, les parents russes considèrent comme une obligation de défendre ainsi la tradition contre l'envahissement des dessins animés de Disney.
Le roman à succès de deux écrivains russes des années trente, Ilf et Petrov, "Les douze chaises" tourne cette crédulité en ridicule. Trois hommes y cherchent une collection de douze chaises. Dans l'assise capitonnée de l'une d'elle est cachée une fortune en bijoux. Un aventurier, un aristocrate et un pope vont investir une incroyable énergie et toutes leurs maigres économies pour suivre à la trace ces douzes chaises insaisissables dont l'une doit faire leur fortune. Le roman à donné lieu au tournage de plusieurs films qui passent aujourd'hui encore, régulièrement à la télévision. Ces contes ont tellement marqué la mentalité russe que certains se sont inquiétés. Des psychologues et des sociologues se sont ému de cette situation. L'un deux a même lancé récemment ce cri d'alarme : "parents arrêtez de lire des contes populaires à vos enfants".
En 1992 un conte moderne envahit les écrans : Marina Sergueyevna et Lonya Golubkov en étaient les héros. C'était les débuts de la publicité à la télévision et nos deux compères occupaient les spots de la première chaîne. C'étaient deux citoyens russes moyens. Ils expliquaient comment leur investissement dans un nouveau fond de placement avait changé leur vie. Une semaine, Lonya exhibait sa nouvelle voiture. La suivante, c'est Marina qui expliquait comment son nouveau lave-linge l'avait libérée. Deux semaines plus tard, ils choisissaient un voyage au soleil sur un catalogue d'agence.
Dix mille roubles investis en janvier devenaient le double en février. Et comme la direction du fond était particulièrement sympa, elle vous autorisait à réinvestir les vingt mille roubles en mars.
Quasiment du jour au lendemain, les certificats de ce fonds, MMM, concurrencaient les bons de privatisation sur les tables des vendeurs de rue. On faisait la queue pour donner ses économies. Les plus méfiants ne pouvaient résister longtemps. Quand la voisine vous invitait à venir voir les travaux qu'elle avait pu faire dans son appartement grâce aux revenus de ses bons MMM, comment ne pas prendre immédiatement les dollars cachés sous la baignoire et faire comme elle ?
Personne ne se demandait comment un tel miracle était possible. On sortait du communisme. Pas la moindre idée de ce qu'était un marché financier, une bourse des valeurs, des actions de sociétés, des obligations. C'était de la théorie, de l'abstrait. Le concret c'était le collègue de bureau qui tout d'un coup pouvait changer sa voiture.
Comment faisaient les gestionnaires (les quoi, d'abord?) du fond pour servir 100% d'intérêts en moins d'un trimestre ? Quelle importance, ils le faisaient. Le voisin, Vassia, a gagné cinq mille dollars, je les ai vus. Ca c'est du concret. Les incrédules étaient traités avec des sourires condescendants.
MMM était le fils spirituel d'un ancien professeur de mathématiques, devenu vendeur de cassettes audio pirates, puis d'ordinateurs qui s'ennuyait et rêvait de faire fortune. Son nom : Serguei Mavrodi.
Le fond a opéré pendant près de deux ans, de 1992 à 1994. Pendant toute cette période, les spots publicitaires de 60 secondes et le bouche à oreille ont attiré des millions de déposants. Pendant toute cette période, les intérêts ont été payés avec les fonds nouvellement déposés.
La saga MMM a connu trois périodes. La première, dès le lancement reposait uniquement sur la crédulité et un imposant matraquage publicitaire. Dans un deuxième temps, le flux de dépôts ayant tendance à se ralentire, on a commencé à expliquer aux déposants qu'ils recevraient leurs intérêts à condition d'amener cinq amis, nouveaux déposants. Cela a relancé les opérations. Mais les autorités, si peu présentes à l'époque ont fini par s'inquiéter du fonctionnement de cette pyramide. Au bout de quelques semaines d'enquête, ils ont ordonné la fermeture du fond. C'est alors que Serguei Mavrodi s'est posé en vicitme de l'arbitraire de l'administration et a expliqué que le fond ayant été fermé de force, il était désormais dans l'impossibilité de rembourser.
Cela fait sourire, bien sûr. Mais une majorité de clients de MMM l'ont cru et de financier génial, il est passé au statut de victime du pouvoir. Arrêté en 1994 il fut jeté en prison. Problème : aucun texte de loi ne visait ce genre d'activité. On décida donc de le poursuivre pour fraude fiscale. En 1995, il était libéré. Libéré, mais pas blanchi pour autant et toujours inquiet.
A cette époque la Russie découvrait la démocratie, elle avait une constitution toute neuve et cette constitution prévoyait l'immunité des parlementaires, membres de la "Douma". Il risquait de retourner en prison. Mavrodi decida donc de se faire élire, pour échapper aux poursuites. Il fit campagne dans un district de la banlieue de Moscou, Khimki et... se fit élire en promettant, s'il devenait député de tout faire pour rembourser les déposants de MMM. Un peu plus d'un quart des élécteurs de ce secteur détenaient des obligations MMM, et ils crurent Mavrodi quand celui-ci expliqua que le fonds avait été victime d'un complot de l'administration.
Mais la ficelle (pourtant utilisée par d'autre également) était cette fois un peu grosse et un an plus tard, ses chers collègues décidaient de le dépouiller de son immunité. L'enquête fut donc relancée, mais Mavrodi laissé en liberté. Il en profita en 1996 pour se présenter à l'élection présidentielle... mais sa candidature ne fut pas retenue par la commission électorale.
La police clôtura la procédure en 1997 faute de preuves. L'année suivante, le bureau du procureur général rouvrit le dossier, mais quand on chercha Mavrodi pour l'interroger, il avait disparu. On le cru en fuite à l'étranger, mais finalement il fut arrêté dans son appartement du centre de Moscou en 2003 et mis en prison. Il vient seulement d'en sortir.
Son procès a commencé il y a trois mois et il a été finalement accusé d'avoir trompé quelque 10.000 personnes à qui il aurait volé 110 millions de roubles, soit environ 4,3 millions de dollars. En réalité la liste des victimes est beaucoup plus longue. Le verdict a été annoncé fin avril. Pendant la lecture de l'acte, long de plusieurs centaines de pages, la salle était pleine de victimes du fond, en majorité des personnes agées toujours pas convaincues de la culpabilité de Serguei Mavrodi.
Ici, Marina, 71 ans, une ancienne femme d'entretien qui a perdu des dizaines de milliers de roubles déclare :"Laissez-le aller, apres tout il n'a tué personne". Là, Inna, 66 ans se rappelle les moments de panique devant les bureaux de MMM en 1994. Ces bureaux étaient installés dans une ancienne usine sur un des grands axes empruntés par les habitants de banlieue pour venir travailler à Moscou. Pendant une semaine la circulation a été presque bloquée. Des milliers, puis des centaines d'investisseurs faisaient la queue pour essayer de récupérer quelque chose. Inna se souvient comment des investisseurs privilégiés ont été autorisés à doubler la file pour récupérer leur argent, des députés de la Douma et même la chanteuse vedette Alla Pugatchova. Bien qu'ayant le numero 17 dans la file, Inna ne recevra rien.
Gallina qui a perdu l'équivalent de cinq mille dollars se souvient :"il y avait des obligations MMM partout, par terrre dans le métro. Tout le monde voulait se débarrasser de ces papiers sans valeur." Une centaine d'investisseurs comme Galina était au tribunal le jour du verdict. Mais pas pour crier leur colère à Mavrodi. Certains avaient apporté leurs obligations sans valeur. Galina sortit les siennes de son sac en expliquant que si elles étaient indexées sur l'inflation, elles vaudraient quelques centaines de millions de dollars, aujourd'hui.
Aleftina, 66 ans, une pédiatre en retraite explique qu'elle doit encore de l'argent à ses voisins à qui elle a emprunté pour acheter des bons MMM. Elle a perdu son appartement, fait une crise cardiaque à cause du stress mais souhaite que l'on libère Mavrodi, car une fois dehors, elle n'en doute pas, il tiendra sa promesse de rembourser tout le monde...
Si tu m'embrasses, je deviendrai une jolie princesse...
Denys Pluvinage
www.pluvinage.ru
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