Conclure une affaire à la russe!
La vie nocture à Moscou offrait peu de variété début 1992 quand j'arrivais. Pas de boîtes de nuit, ou même de bars ouverts le soir, à part ceux des rares hôtels étrangers. Le Radisson Slavianskaya était de ceux-la, mais son bar était d'un triste !
Il y avait bien quelques boîtes russes, mais il fallait connaître. Elles étaient vides en semaine et pas très fréquentées le week-end… Sauf quand on y organisait une fête. Fête d'anniversaire, par exemple. Là, il y avait de l'ambiance...
Table dressée à la russe à l'arrivée des invités. Toutes les entrées froides sont sur la table de même que les bouteilles : eau, jus de fruits, champagne local et, bien entendu, vodka. On mange, on boit, on discute puis arrivent les plats chauds et l'orchestre commence à jouer.
Un soir j'étais invité à l'anniversaire de l'ami d'un ami. J'avais amené avec moi un français de passage à Moscou. Il fut accueilli avec la même gentillesse que moi bien que personne ne le connaisse. Il en fut tout étonné et garde près de quinze ans après un souvenir ému de cette soirée. Enfin pas seulement ému…
Une traditions dans ces milieux caucasiens, veut qu'en fin de soirée quand tout le monde flotte sur des nuages de vodka on jette des liasses de billets en l'air, tout en dansant. A l'époque, on jetait des billets de dix roubles. Après la soirée, les femmes de ménage ramassaient tout cela. En ce qui me concerne je n'ai jamais atteint le degré d'ivresse qui pousse à ce genre de geste. Mais mon invité devait avoir atteint ce stade: Il voulait remercier ses hôtes en sacrifiant à la coutûme locale. Je lui expliquais que je n'avais pas de billets de dix roubles mais seulement une liasse de billets de cent roubles que je venais de retirer à la banque. Avec la musique il n'a peut-être pas entendu mes explications. Toujours est-il qu'il est retourné sur la piste de danse de son pas hésitant et a jeté les billets en l'air, me faisant signe de lui en donner encore. J'ai eu l'impression qu'il revenait sur terre quand je lui ai expliqué qu'il venait de jeter ce que je dépensais habituellement en une semaine. C'était juste avant qu'il ne s'endorme…
Dans ces conditions, l'ouverture d'une nouvelle boîte sur Tverskaya, les Champs Elysées de Moscou était un événement. La boîte se trouvait en face du seul restaurant étranger de Moscou à l'époque : "Pizza Hut" (si on peut appeler ça un "restaurant"). Elle était (elle est toujours) installée au rez-de-chaussée d'un grand immeuble gris de style stalinien. C'était un bar confortable, dans les tons rouges, du genre que l'on rencontre un peu partout dans le monde dans les chaînes d'hôtels internationales.
Mais la particularité du "Night Flight" (c'est son nom) c'est qu'à partir de dix heures du soir les tables étaient occupées par un grand nombre (tiens, au fait, je n'ai jamais compté) de jeunes prostituées toutes très jolies qui attendaient les hommes d'affaire esseulés venus boire un verre. Enfin boire un verre était l'excuse qu'ils se donnaient avant d'entrer. Car en très peu de temps, la particularité du bar avait fait le tour de ce que Moscou comptait d'expatriés et d'hommes d'affaires de passage. Personne ne venait vraiment uniquement pour boire un verre…
C'en était au point que l'on n'osait même plus mentionner le nom dans les conversations en ville. Entre Français, on lui avait donné un surnom, le "Saint Ex". C'était à la fois neutre et la marque d'un minimum de culture littéraire, faute d'autre chose…
Au milieu de l'année 92, le Nouvel Obs avait publié un article sur Moscou dans lequel le journaliste avait consacré tout un long paragraphe au Night Flight et à ses délices. Je m'occupais alors de recevoir et d'accompagner des responsables d'entreprises qui envisageaient d'installer une filiale en Russie ou d'y faire des affaires. Après cet article, ce n'est plus la Place Rouge que l'on me demandait de voir dès la descente de l'avion.
Début juillet 1992, je recevais deux ingénieurs d'une société française de fabrication et de distribution de tabacs et cigarettes. Nous devions aller ensemble visiter Mourmansk, tout à fait au nord de la Russie. Mourmansk est à la fois un port de pêche et la base de la flotte du nord et de ses sous-marins nucléaires.
Ils arrivaient en fin d'après midi et le vol pour Mourmansk était le lendemain matin. Je me suis demandé un moment que faire avec eux, mais j'ai tout de suite compris en les accueillant qu'ils avaient lu le Nouvel Obs…
Nous sommes donc passés à l'hôtel. Ensuite, direction un restaurant récemment ouvert dans un centre commercial suisse. Le centre lui-même était encore en travaux, mais le premier des restaurants avait ouvert une semaine avant. Après le repas, direction le "Saint-Ex"… pour boire un verre, évidemment.
La criculation à Moscou n'était pas encore le cauchemar qu'elle est devenu maintenant. Il nous fallut à peine vingt minutes pour rejoindre Tverskaya. Je garais la voiture une centaine de mètres plus bas que le night club et comme nous remontions à pieds, un des ingénieurs me demanda :
- vous venez souvent ici ? avec un grand sourire.
- non, presque jamais.
Comme nous approchons, je m'apercois qu'il y a la queue. Encore quelques pas et je comprends pourquoi. Deux vigiles de la boîte vérifient les passeports avant de laisser entrer. Nous prenons donc notre place dans la file. Les vigiles vérifient soigneusement chaque passeport. Quand arrive mon tour, l'un des deux me dit :
- vous c'est pas la peine, passez !
Je crois avoir entendu murmurer dans mon dos "non, non, je ne viens presque jamais"…
Une fois entrés, leurs regards m'ont découragé de tenter une quelconque explication. Nous avons bu nos verres en regardant la salle. Les deux ingénieurs ne savaient où donner des yeux. Moi je connaissais… Puis nous somme allés nous coucher, l'avion de Mourmansk décollait tôt.
A l'arrivée, l'aéroport civil étant fermé pour travaux, nous avons atteri sur la base militaire. Un minibus vert nous attendait en bas de la passerelle. Les vitres étaient munies de rideaux. On nous demanda de ne pas prendre de photos, et… en route. Il faisait gris, froid, personne ne parla pendant tout le trajet.
La ville de Mourmansk est un ensemble triste d'immeubles beiges et gris, anciens et pas très bien entretenus. C'est déjà triste au soleil, mais ce matin là, le plafond était bas, il pleuvait…
Le minibus nous arrêta à une station de taxi. En voiture pour les bureaux où on nous attendait pour les discussions d'affaire. J'avais été mis en contact avec l'un des deux hommes d'affaires par un copain de Moscou. Je ne savais pas très bien qui était le deuxième. Je n'avais pas encore une grande expérience des affaires en Russie. Le second semblait mener la conversation. Je ne parlais pas encore le russe et nous devions nous contenter de leur interprète. Mais le principe était simple. Le deuxième homme disposait d'un bâtiment encore en travaux dans lequel il voulait installer les lignes de production. Le premier disposait d'un capital. Ils proposèrent à nos ingénieurs de monter un partenariat 51% russe, 49% français. On installerait une ligne pour commencer et ensuite une seconde. Tabac brun, les clients pricipaux seraient les marins des nombreux bateaux qui fréquentaient les différents ports de la région.
Avec le recul du temps et mon expérience du pays, je pense que le deuxième homme était un employé de l'administration qui voulait pratiquer une première privatisation sauvage de bâtiment public.
Les discussions s'éternisaient. Nous étions arrivés dans ces bureaux vers 11h00. Il était 15h00, pas de déjeuner et je n'avais pas eu le temps de prendre de petit déjeuner le matin. Vers 16h00, on avait, semble-t-il fait le tour du problème. Les ingénieurs avaient reçu les plans du bâtiment et devaient retourner en France faire des études et des plans avant de donner une réponse.
L'interprète se leva et revint accompagné d'une secrétaire qui portait des assiettes avec des canapés au poisson fumé, au fromage ou au saucisson et l'inévitable vodka. Je ne réclamais pas d'eau, de peur que l'on ne m'apporte un verre d'eau du robinet.
Je me jetais avec le plus de retenue apparente possible sur la nourriture. Je savais ce qui nous attendais et sur un estomac vide, c'eut été une catastrophe. J'arrivais à ingurgiter au moins quatre canapés avant que ne vienne l'épreuve des toasts. C'est une habitude qui se perd presque totalement aujourd'hui, surtout si vous avez à faire à des Russes de moins de quarante ans. Mais à cette époque on ne pouvait conclure une affaire sans vider quelques verres à son bon déroulement futur. Le maître de cérémonie s'assurait que les verres de chacun soient bien pleins et prononçait un toast, à l'amitié franco-russe, aux affaires, à l'amitié en général, et chacun devait vider son verre. On ne cassait pas le verre ensuite, non. Les invités ou au moins l'un d'eux devait ensuite proposer un toast à l'occasion duquel on vidait de nouveau son verre. Là, le deuxième participant russe proposa également un toast. Puis ils nous invitèrent au restaurant.
Le restaurant était installé au rez de chaussée d'un bâtiment ressemblant à une grande maison particulière. Il y avait une seule salle plutôt sombre et une grande table était déjà dressée pour nous. Dressée à la russe bien entendu. A part la vodka, il y avait des boîtes de bière. Une fois tout le monde assis, je ne prêtais aucune attention à la nourriture, mais buvais toute la boîte de bière posée devant moi. Cela m'a fait, sur le moment, le plus grand bien. Je n'avais bu que ces trois verres de vodka depuis le matin. C'est ensuite que cela a mal tourné. J'ai senti une nausée monter lentement, au point que j'ai du me rendre aux toilettes. Les toilettes, c'était une pièce d'un mètre carré avec miroir et lavabo, fenêtre face au lavabo et deux portes : "hommes" et "dames".
Les deux sont fermées. Je panique un peu. Je m'assois sur l'appui de fenêtre face au lavabo. En cas d'urgence, tant pis. La nausée monte encore d'un cran, puis, tout d'un coup disparait…
Quand je reprends conscience, je suis couché par terre, un genou douloureux, mais toujours vivant ! Les deux portes sont ouvertes. Il me faut une seconde pour réaliser que deux personnes au moins ont dû m'emjamber pour sortir. Manifestement personne n'a prévenu personne puisque je suis toujours là.
Plusieurs pensées me traversent l'esprit alors que je me relève et que je vais rejoindre ma place à table. C'est d'abord "il se foutent du monde ici, j'aurais pu crever là…" puis, "mais en fait je suis mieux ici, maintenant, que dans un quelconque hosto local…" et enfin, "tout le monde doit être capable de reconnaître les symptômes d'une bonne cuite et on laisse les ivrognes tranquilles…"
Je retrouvais les deux ingénieurs et les deux Russes en train de plaisanter avec l'interprète. J'eu une pensée émue pour elle. Le pire de leur boulot est certainement d'assurer la traduction quand les étrangers se mettent à faire des plaisanteries. Personne ne s'était étonné de mon absence. Je m'asseyais donc pour attendre la fin du repas. A part un affreux mal de crane, mon état s'améliorait de minute en minute.
Apres le diner, passage obligatoire sur le port où, à une heure du matin, début juillet il faisait clair comme un après midi d'hiver à Paris. Un couple de jeunes mariés était là avec les amis de la noce pour prendre des photos.
On nous deposa ensuite à l'hotel. L'avion de Moscou décollait le lendemain à dix heures. Le lendemain matin, le mal de crane était toujours présent mais au moins, le reste allait bien. Les ingénieurs étaient déjà en bas, la mine défaite et les yeux cernés.
- alors, bien dormi, leur demandais-je
- ne m'en parlez pas repondent-ils en coeur.
- je me suis réveillé toutes les vingt minutes, explique alors l'un d'eux. A chaque fois je pensais, bon sang il fait clair, je vais rater l'avion. Je regardais l'heure et je me rendormais pour vingt minutes. Ca fait une heure et demi que nous sommes descendus.
Chacun repartirait donc avec une histoire à raconter à la maison.
En ce qui me concerne, je parlais de mon expérience à un copain russe quelques temps plus tard. C'est lui qui m'expliqua que le mélange bière vodka était à proscrire pour un estomac non entraîné. En particulier, il fallait veiller à ne jamais boire la vodka d'abord et la bière ensuite. Il faut toujours boire en montant (dans les degrés d'alcool) me dit-il en vidant coup sur coup son verre de vodka et sa bière. Oui, ces conseils, c'est pour les étrangers. Les Russes quant à eux ont un proverbe :"La bière sans vodka, c'est de l'argent jeté par la fenêtre!..."
Mais comme je vous le faisais remarquer plus haut, ces traditions là se perdent dans le Russie moderne.
