Moscou : les boites géantes ! - suite -
La boîte était de dimensions plus gigantesques encore que les autres. Elle s'appelait "U Lissa", en français, "Chez Liss". Toutes les fins de semaine, le stade olympique de football se tranformait en boîte de nuit! Pas moins!
La boîte était de dimensions plus gigantesques encore que les autres. Elle s'appelait "U Lissa", en français, "Chez Liss". Liss était le diminutif de Lissovski un entrepreneur de spectacles qui s'était lancé à la fin des années 80, pendant la perestroika de Mikhail Gorbachev. Il louait, toutes les fins de semaine, le stade olympique de football. Pas moins! C'est un stade couvert de 40.000 places construit pour les jeux Olympiques de Moscou. Il était coupé en deux à mi-terrain par une cloison faite de panneaux de plexi. Je vous laisse imaginer la hauteur de la cloison en question ! Le bas des gradins était mobile de façon à dégager une piste d'athlétisme lorsqu'on les faisait glisser sous la partie supérieure. Dans ce cas ils étaient rentrés.
Cet énorme plateau était divisé en plusieurs sections séparées par des échafaudages décorés de filets et, à certains endroits, de bâches. La piste de danse en occupait environ un tiers. Un deuxième tiers était occupé par une salle de spectacle avec scène et des tables de jardin, fauteuils assortis, pouvant accueillir plusieurs centaines de spectateurs. Un bar courrait le long de deux des murs. Le troisième tiers, divisé en plusieurs espaces était occupé par un bar, avec les mêmes tables de jardin et sans musique (mais il profitait de la musique de la piste de danse), par un casino, et, garé dans un coin, un camion (oui un camion, pas une camionnette!) qui vendait des pizzas.
L'entrée se faisait par les vestiaires des joueurs. Puis on avançait par de longs couloirs au plafond assez bas, carrelage vert par terre, carrelage blanc sur les murs. Quelques dizaines de mètres avant de déboucher sur le stade lui-même, le couloir s'élargissait pour former deux pièces, une de chaque côté. D'un côté, il y avait un bar avec quelques tables (oui, toujours les mêmes!). De l'autre, un orchestre de jazz (et un bon!) qui jouait des standards américains. On pouvait danser…
L'arrivée sur le stade était étonnante. Pas d'applaudissements, pas de spectateurs, mais la techno
toujours présente. Un monde fou (au minimum deux mille personnes par soirée chaque vendredi et samedi), mais, en même temps, une impression d'espace. La fumée de la cigarette du voisin montait sans vous atteindre. Le centre de la piste de danse était matérialisé par un parquet de forme ronde d'environ dix mètres de diamètre. On y était un peu serré, mais tout autour, il y avait toute la place que l'on voulait pour danser, discuter (ou au moins essayer) et regarder les danseurs.
J'y ai vu des danseurs parfois un peu éméchés, jamais de bagarres. Toute tentative était aussitôt neutralisée. Il y avait dans la boîte plusieurs dizaines de gardes en combinaison noire qui surveillaient les clients. Dès qu'une conversation donnait l'impression de devoir prendre un tour un peu "physique", les interlocuteurs étaient immédiatement entourés et poussés/portés vers la sortie. J'ai entendu dire que certaines bagarres s'étaient terminées sur le parking, mais jamais rien dans la boîte. L'organisateur, se promenait toute la soirée, suivi comme son ombre par deux de ces gardes sans aucune arme apparente mais à l'aspect qui faisait quand même réfléchir les candidats à la bagarre.
Côté salle de spectacle, la scène accueillait des artistes de cirque et des strip-teaseuses. Certaines avaient vraiment l'air de débutantes, d'autres semblaient prendre un réel plaisir à ce qu'elles faisaient.
Dans cette catégorie, la vedette s'appelait Marianne. Elle était régulièrement réclamée par la salle si elle ne faisait pas son numéro avant minuit.
Des artistes du cirque de Moscou venaient faire leur numéro plus tard, après le spectacle du cirque. Jongleurs, équilibristes; acrobates. Un illusionniste génial avait toujours autant de succès que Marianne. Ils descendait parfois faire certains tours dans la salle à votre table. Etonnant. J'ai vu passer chez Liss les principaux numéros du cirque de Moscou, à l'exception des animaux.
Lissovsky a loué le stade pendant plusieurs années. Puis un jour, tout s'est terminé. Un vendredi soir, en arrivant, j'ai vu de loin que le parking était vide. Mauvais signe… La boîte n'a plus fonctionné ensuite. C'était en 1994. La fermeture de "U Lissa" a marqué la fin des grandes boîtes démentes. On est revenu ensuite à des formats plus classiques, plus petits… moins marrants.
Lissovsky a eu les honneurs des médias un peu plus tard. Pendant la deuxième
campagne éléctorale de Boris Eltsine il a été arrêté alors qu'il sortait de la "Maison Blanche", le siège du gouvernement portant une boîte en carton qui contenait cinq cent mille dollars. Il a été en garde à vue quelques jours, puis on n'a plus entendu parler de lui. Aujourd'hui, il possède un grand élevage de poulets dans la banlieue de Moscou et quand il passe à la télé c'est comme président de l'association des éleveurs de poulets russes.
